Rosie Blanche : « Je ne veux faire aucune concession sur le bien-être de mes abeilles »

Connue pour son approche douce et respectueuse des abeilles, Rosie Blanche produit des miels d’exception à Roche d’Or, dans le Jura. Elle n’hésite pas à remettre en question certaines pratiques de l’apiculture moderne. Portrait d’une productrice sensible et exigeante, qui inspire aujourd’hui des milliers d’apicultrices et d’apiculteurs dans toute l’Europe.

 

C’est dans son rucher situé au-dessus du hameau de Roche d’Or, en Haute-Ajoie, que l’apicultrice Rosie Blanche nous a donné rendez-vous. En cet après-midi du mois août, les abeilles sont peu visibles. « À partir du solstice d’été, le 21 juin, les abeilles sont moins actives », explique la productrice, passionnée par l’observation des précieuses butineuses.

Un rucher typiquement suisse

Planches de vol

Niché entre prairies et montagnes, le rucher ressemble à une cabane de forêt. Mais sa façade se distingue par deux rangées de « boîtes aux lettres » colorées. Il s’agit des entrées des ruches par lesquelles se faufilent les abeilles. Le rucher de Rosie est un « rucher suisse » typique, que l’on appelle aussi rucher pavillon : les ruches sont intégrées dans la construction et s’ouvrent par l’arrière, depuis l’intérieur de la cabane. « J’aime ce type de rucher parce qu’il donne l’impression de vivre avec ses abeilles », sourit l’apicultrice, qui avoue y dormir parfois durant les nuits d’été. Lorsque nous entrons dans la petite pièce à l’arrière, il y règne en effet une délicieuse odeur de miel et de cire.

Rosie a repris il y a un peu plus d’un an cette installation à l’état d’abandon et l’a remise en état. Elle possède également deux ruchers, l’un juste un peu plus haut à Roche d’Or et l’autre chez elle à Boncourt, dans un verger qui lui appartient et qu’elle entretient pour qu’il soit propice à la biodiversité.

Connexion avec le vivant

Photographe de métier, la Jurassienne de 37 ans a été piquée par le virus de l’apiculture il y a onze ans. Elle s’est formée plusieurs années, notamment auprès de l’apiculteur Arnold Pittet à La Chaux-de-Fonds. « La transmission joue un rôle très important dans le milieu de l’apiculture », précise-t-elle. Cet « ancien » lui a appris que l’apiculture représente un engagement qui ne se prend pas à la légère car « nos abeilles sont des êtres vivants dont nous sommes responsables ». Rosie ne prend donc pas de vacances en été afin de pouvoir rester auprès de ses butineuses. Un sacrifice ? Pas du tout. Elle considère plutôt comme une chance que l’apiculture lui offre cette opportunité de vivre en connexion avec la nature et le vivant.

Elle a longtemps mené de front ses deux activités avant de vendre son studio de photographe, pourtant florissant. Se consacrer à plein temps à l’apiculture lui a permis de répondre à un besoin de se réaligner avec ses valeurs profondes. Elle est devenue formatrice à son tour et poursuit également le travail de transmission sur Facebook et YouTube, où des milliers d’apicultrices et d’apiculteurs de toute l’Europe s’initient à son approche originale du métier : une approche douce et avant tout respectueuse du bien-être des abeilles. « Je ne veux faire aucune concession sur ce point, ni sur la qualité mon miel », déclare Rosie avec fermeté.

De la chasse au miel à l’apiculture moderne

L’être humain consomme du miel depuis la nuit des temps – le miel fut d’ailleurs pendant longtemps le seul édulcorant à sa disposition. Au départ, il pratique simplement la chasse au miel, c’est-à-dire qu’il le « cueille » dans les nids sauvages. L’apiculture naît sans doute à l’époque néolithique. Elle consiste alors simplement à offrir un habitat aux abeilles pour qu’elles s’y installent : une cavité, un tronc creux – et plus tard une corbeille.

L’apiculture telle que nous la connaissons aujourd’hui est beaucoup plus récente. Le mot « apiculture » apparaît d’ailleurs seulement au milieu du XIXe siècle. À cette époque, la pratique apicole se modifie en profondeur pour devenir intensive. Sur le plan technique, on introduit progressivement les cadres mobiles, les rayons artificiels et l’usage de la centrifugeuse pour extraire le miel. C’est aussi à partir de ce moment-là que débute l’élevage à proprement parler des abeilles.

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Pas une éleveuse d’abeilles

En tant qu’apicultrice, Rosie Blanche se considère comme une agricultrice : « J’appartiens au monde paysan car je produis de la nourriture avec mes abeilles. » En revanche, elle refuse d’être une éleveuse d’abeilles. Pour elle, il s’agit de deux métiers différents. « Faire de l’élevage demande d’agir sur la reproduction des abeilles, par exemple en sélectionnant les reines selon des critères comme le rendement, le caractère ou la résistance aux maladies… »

Dans sa pratique, elle privilégie l’observation plutôt que l’intervention : laisser faire la nature, être à l’écoute de ses abeilles, observer le rucher et son environnement. Les abeilles se déplacent sur un rayon d’environ trois kilomètres autour de la ruche. Qu’à cela ne tienne, Rosie a tracé sur la carte un cercle correspondant et a exploré la zone dans ses moindres recoins : la diversité de la flore, les floraisons successives, les ressources en eau, les espaces à l’abri du vent... Connaître en profondeur le milieu dans lequel évoluent ses abeilles lui permet de mieux s’occuper d’elles. « La zone autour du rucher est extrêmement riche et plutôt préservée. Malgré la sécheresse actuelle, elle offre encore des ressources aux abeilles. Le fait de le savoir me permet de les accompagner de la manière la plus juste possible. »

Le choix de la biodynamie

Ce choix d’observer et de s’en remettre à la nature, voire à sa propre intuition, pour travailler en interaction avec ses animaux l’a conduite à choisir la voie de la biodynamie et à se faire labelliser Demeter – une philosophie qui se base d’abord sur les besoins des abeilles.


Rosie laisse par exemple les siennes se reproduire de manière naturelle, par essaimage. Ainsi, au printemps, la reine quitte la ruche avec une partie des abeilles pour créer un nouveau nid – tout en laissant des alvéoles royales pour assurer la relève dans la ruche. « C’est un risque que je prends, explique l’apicultrice. Si je ne parviens pas à récupérer le nouveau nid, ce sera forcément une perte. » Ce risque, la majorité des apiculteurs ne le prennent pas puisqu’ils multiplient artificiellement leurs colonies en les scindant et en y plaçant de nouvelles reines sélectionnées. 

Jamais de sucre

De même, Rosie ne nourrit pas ses abeilles avec de l’eau sucrée, mais avec leur propre miel – ce qui signifie qu’environ un tiers de la production retourne à ses animaux plutôt que d’être vendue. « Quand j’ai commencé l’apiculture, on me disait que si je ne nourrissais pas mes abeilles au sucre, elles ne survivraient pas. Jusqu’à ce qu’un jour, je me pose la question : comment faisaient-elles avant l’avènement de l’apiculture moderne et productiviste ? Depuis, j’ai arrêté et mes abeilles ne s’en portent pas plus mal, au contraire ! » Ses butineuses fabriquent également leurs propres rayons de cire – une autre exigence du label Demeter.

Pour autant, l’apicultrice n’affirme pas détenir la vérité. Elle continue à s’interroger, à tâtonner, à lire des manuels anciens d’apiculture pour s’instruire. « Il faut accepter que l’on ne sait pas tout », admet l’apicultrice, qui invite aussi la spiritualité dans sa pratique. 

Et le miel dans tout ça ?

Les Suisses sont les plus grands consommateurs de miel au monde. En 2025, une enquête diffusée sur la RTS rapportait que sur vingt pots de miel vendus en supermarché, dix-sept étaient frelatés, c’est-à-dire coupés avec du sirop de glucose. Il s’agissait de miels importés et bon marché. Les miels suisses analysés étaient, quant à eux, considérés comme purs. « En Suisse, il y a très peu de gros producteurs de miel, et c’est une bonne chose », constate Rosie.

En ce qui concerne sa propre production, elle est convaincue que ses choix radicaux en matière d’apiculture améliorent encore davantage la qualité du produit fini. Ses miels sont en effet riches en arômes et en goûts grâce à la flore variée et constante qui environne le rucher. « C’est un peu comme pour le lait d’alpage : plus la flore est abondante et diversifiée, plus le miel est riche en goûts et en substances actives : sels minéraux, enzymes, vitamines, polyphénols… »

Cette concentration aromatique est aussi favorisée par une teneur moins élevée en humidité. Le miel présente en général un taux d’humidité autour de 18 %, ce qui l’empêche de fermenter. Les miels de Rosie affichent quant à eux une humidité de 15 % à 16 %. « Je préfère les miels plus ʺsecsʺ parce que non seulement ils sont plus goûteux, mais ils restent plus stables dans la durée », précise-t-elle.

Créer des assemblages

Mais l’art de l’apicultrice ne s’arrête pas là. Elle compose, pour ainsi dire, ses miels en travaillant sur leur profil aromatique. Telle une œnologue, elle crée des assemblages en mariant les productions de différentes ruches. Dans un même rucher, chaque ruche développe en effet un miel particulier car elle conserve la mémoire des floraisons butinées par les abeilles des années précédentes.

L’apicultrice joue ainsi avec la temporalité des floraisons et les caractéristiques des différentes plantes. Elle se servira par exemple de la suavité d’un miel de ronces pour venir arrondir l’acidité d’un miel de forêt. Elle exclut de ses compositions le miel de colza qu’elle n’aime pas – « il a une odeur de chou ! » – et le garde pour nourrir ses abeilles. Par contre, elle apprécie particulièrement les notes caramélisées du miel d’érable.

À partir de cette riche palette, l’apicultrice donne naissance à de véritables nectars. Dans l’Antiquité, le miel était considéré comme un présent des dieux. Pour les amatrices et amateurs d’aujourd’hui, ceux de Rosie sont tout bonnement divins !

Texte : Tania Brasseur

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